Demain à la une: un monde anglophone (et morne)

19 septembre 2007 at 10:38 (Coup de gueule, Culture, Suisse, Uni)

Il y a beaucoup de choses dans notre monde qui mériteraient une révolution, mais il y en a une qui me tient particulièrement à coeur: lutter contre l’anglophonisation du monde! Vous pouvez trouver étrange que ce soit quelqu’un qui étudie justement aux Etats-Unis qui dise ça, c’est pourtant tout à fait pertinent…

Une langue reflète une culture, elle véhicule toute sorte d’idéaux, elle permet de s’identifier et une fois maîtrisée, une langue est quelque chose d’extraordinaire à manier. Seulement, une langue est difficile à apprendre…pas pour se débrouiller dans un supermarché, je dis, à apprendre jusqu’à pouvoir discerner toutes les nuances d’un discours. Peut-être suis-je particulièrement faible dans ce domaine, oui, ce n’est pas mon fort, mais qui peut prétendre maîtriser une langue sans l’avoir côtoyé de près pendant des années voire des décennies? (Appel à témoin)

Ce qui m’amène à écrire ce soir plutôt que d’étudier sagement comme il se devrait, c’est un, non, deux articles dans Le Temps (du 20 septembre, c’est à dire demain pour moi) qui m’ont fait sauter en l’air : « Les cours en anglais gagnent du terrain dans les unis suisses » (titre principal) et « Des milliers de langues en voie d’extinction ». Dieu merci, les journalistes de notre illustre journal romand ne sont pas complètement à côté de la plaque et ont remarqué un vague lien entre les deux sujets!

Oui, le monde est plus simple en Suisse (romande) depuis que les dialectes se sont éteints et l’on peut se rendre à Lausanne sans être totalement dépaysé (c’est peut-être dommage cela dit). Mais devons-nous vraiment pousser la simplicité jusqu’à prôner l’usage d’une langue unique sur toute notre planète? Les diversités langagières n’ont-elles pas également du charme? Pour ma part, je les trouve fondamentales et je suis absolument atterrée de savoir que d’ici 2100, la moitié des 7000 langues mondiales aura disparu. Mais ce qui me désole le plus, c’est qu’un des facteurs de cet appauvrissement est cette espèce d’obsession de vouloir imposer l’anglais comme langue universelle, spécialement dans les milieux académiques.

Autrefois, nous avions des traducteurs, généralement fort compétents, qui permettaient aux différents peuples du monde d’avoir accès aux plus grands chef-d’oeuvres artistiques ou scientifiques indépendamment de la langue dans laquelle ils avaient été produits. Oui, une perte de qualité lors de la traduction peut être relevée, mais que pèse-t-elle en comparaison de la qualité d’un article rédigé dans un anglais de cuisine?

Aujourd’hui, les scientifiques, puis les économistes et bientôt les théologiens estiment qu’un anglais de cuisine est bien plus approprié et ils ont décidé d’imposer cette langue dans les universités. La Conférence des recteurs suisses prévoit uniquement une généralisation de l’anglais au niveau des masters, mais bien sûr, les bachelors risquent d’être à terme gagnés par cette mode. Comment se fait-il que personne ne réagisse? C’est à l’uni que j’ai le mieux appris à me servir de ma langue natale, le français, et c’est peut-être grâce à l’uni que je peux aujourd’hui tenir ce blog et y exposer des propos plus ou moins pertinents (du moins j’espère). Pourtant, je n’étudiais pas le français, mais les sciences de l’environnement, domaine touché par l’hémorragie anglophone vu son appartenance aux sciences, mais heureusement pas au niveau du bachelor…

Puis j’ai décidé de partir aux Etats-Unis, pour apprendre l’anglais, certes, mais surtout pour y découvrir une nouvelle culture, une nouvelle façon de voir les choses. Et que se passe-t-il depuis mon arrivée sur cette terre inconnue? Je suis sans cesse frustrée de ne pas pouvoir m’exprimer avec la même aisance qu’en français. Je ne peux pas transmettre mes idées de manière précise, je ne peux pas réagir totalement spontanément et je ne réussis pas à relever toute la dimension de ce que les gens me disent. Dès lors, comment voulez-vous que des étudiants qui ne côtoient l’anglais qu’à travers des professeurs généralement non anglophones ou à travers des textes sans vie (et souvent rédigés par des non anglophones) puissent briller de la même manière que s’ils avaient la possibilité de s’exprimer dans leur langue? Pourquoi demande-t-on aux étudiants d’aujourd’hui d’apprendre un deuxième métier en plus de celui qu’ils ont choisi, le métier de traducteur?

J’ai connu suffisamment d’étudiants en science pour savoir qu’avant chaque présentation qu’ils devaient faire en anglais, leur principale préoccupation était la maîtrise de la langue et pas vraiment le contenu de ce qu’ils allaient dire. Ne pensez-vous pas que cela influence la qualité des résultats finaux? Et dans quel but? La présentation de propos scientifiques, oui, mais débités dans une langue que Shakespeare ne comprendrait certainement même pas! A force, ils s’y font, mais ils n’auront pas eu la possibilité de vraiment apprendre la langue riche et complexe qu’est l’anglais ni non plus de développer des dons dans leur propre langue.

Mais pourquoi au juste la Suisse tient-elle tant à imposer l’anglais dans ses universités? La réponse est simple: prestige et attractivité pour les étrangers. Effectivement, les grandes revues scientifiques sont bientôt uniquement anglophones (les scientifiques n’ont pas résisté longtemps) et le quota d’article paru dans ces dernières est un élément clé pour grimper dans les classements universitaires. De plus, les Suissesses et les Suisses sont de plus en plus nombreux à profiter des avantages de Bologne et à s’expatrier pour la deuxième partie de leur parcours académique (comme moi). Il faut donc attirer des étudiants internationaux pour combler ce vide. Mais bien sûr, pas question de vouloir imposer le français (ou l’allemand et l’italien), il faut offrir des cours en anglais pour être attractif! Et là, je rêve! Pourquoi n’offrons-nous pas la possibilité aux étudiants étrangers de vivre ce que je vis moi ici? Une immersion totale dans une culture qui passe, entre autre, par l’apprentissage de la langue…

Fort heureusement, «L’échange va dans les deux sens. Les étrangers apprennent, au moins un peu, le français» souligne le vice-recteur de l’Université de Neuchâtel (Daniel Schulthess). Tout le monde est rassuré…

L’anglais est une langue intéressante à apprendre. Mais comme toute langue étrangère, elle ne permet pas de restituer les choses de la même manière qu’en français, et cela même lorsqu’on la maîtrise parfaitement. C’est pourquoi une langue est indissociable d’une culture et que son apprentissage est une expérience si enrichissante lors qu’il dépasse la traduction à la façon « dictionnaire ». Malheureusement, l’apprentissage de l’anglais que l’on essaie d’imposer dans les universités suisses est un processus fort différent. De plus, il menace la possibilité des étudiants de s’épanouir dans la langue locale, le français dans notre cas.

Pour finir sur une touche provocatrice, on critique souvent la tendance impérialiste de l’Amérique du Nord, véhiculée entre autre par l’anglais. Dès lors, prouvons-lui que l’Europe et le reste du monde sont forts et qu’ils n’ont pas besoin de l’anglais pour briller, prouvons-lui que différence signifie force et qu’un monde uniformisé est monotone et peu intéressant! Les Américains ont déjà tellement de peine à imaginer qu’ils ne sont pas seuls au monde, ce n’est pas les aider à s’ouvrir que d’adopter aveuglément leur langue…

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6 commentaires

  1. martinpm said,

    Salut Marie,

    En tant que Québécois, cette question me touche particulièrement. D’ailleurs, on fête ici les 30 ans de la loi 101 (Charte de la langue française, http://www.radio-canada.ca/radio/emissions/document.asp?docnumero=42495&numero=27): elle restreint l’accès à l’école anglaise, impose le français comme langue d’affichage et comme langue de travail. Il faut comprendre que pour 7 millions de francophones dans une mer anglo-saxonne, submergés par la plus grosse industrie culturelle du monde, ce n’est pas facile de conserver sa culture et sa langue. Il faut la protéger. C’est une préoccupation de tous les jours.

    Ça me fait penser qu’à Moscou à l’été 2006, j’ai rencontré un Suisse (germanophone) qui prônait l’instauration de l’anglais comme langue universelle et l’abolition des autres, car les Suisses romands ne sont pas capables d’apprendre l’allemand et vice-versa (!).

    Ça me touche aussi parce que j’étudie en biologie (plus précisément en écologie) et que, si nos cours sont en français (ça serait un scandale si nous avions des cours en anglais dans une université francophone), la majorité des livres est anglais, les articles aussi évidemment.

    C’est effectivement désolant, même si l’anglais peut en effet faciliter grandement la communication.

    Merci pour tes écrits, c’est intéressant de lire ce que pense une Suisse en Amérique, en dehors des préjugés que nous pouvons avoir les uns envers les autres.

  2. Marie Clarence said,

    Salut Martin…et merci pour tes réponses!

    J’ai connu deux Québécoises qui sont venues étudier en Suisse lorsque j’étais encore à Lausanne et je me souviens de cette phobie de l’anglais. J’étais sûr que mon article te ferait réagir… En Suisse, nous n’avons pas de loi (je crois) et en France, ils essaient aussi d’éviter les anglicismes, mais de manière moins prononcée que vous (on est peut-être moins « menacés »).

    Oui, tout est compliqué dans notre petit pays avec ses quatre langues nationales (dont trois sont vraiment utilisées) et surtout, avec la partie germanophone qui ne parle pas allemand (langue que l’on apprend à l’école), mais suisse-allemand (dialecte variant d’une région à l’autre). Pourtant, notre administration utilise encore les langues nationales et je ne voudrais pour rien au monde que cela change, même si ça m’embête bien car que je ne pourrai jamais travailler au niveau national vu mes lacunes en allemand! Cette diversité, c’est ce qui fait de la Suisse ce qu’elle est, il faut donc la préserver (c’est fou ce qu’on plonge dans le sentimentalisme une fois en dehors de son pays).

    Dernièrement, nous avons eu une semi-révolution, parce que des cantons suisse-allemands ont proposé d’instaurer l’anglais comme première langue d’apprentissage, alors que les enfants apprennent traditionnellement une autre langue nationale pour commencer. Heureusement, les votations ont, pour la plupart, prouvé que la population était contre ce concept, mais je crois que ça a tout de même passé à quelques endroits.

    J’espère que le Québec continuera à se battre pour son français et que la Suisse reviendra au temps où seules les lectures universitaires étaient en anglais….

  3. newyorker said,

    « une langue est indissociable d’une culture  » ….je suis d’acord avec toi….

  4. martinpm said,

    Ici, au Canada, le bilinguisme est plutôt théorique. C’est au Québec que les services fédéraux sont les plus bilingues.

    Ça me fait penser aussi à deux pays que j’ai visité: la Russie (évidemment) et l’Estonie. En Russie, l’anglais est très peu répandu. Pour l’instant, je ne m’inquièterais pas trop pour la survie du russe. L’explication la plus pausible quant à l’absence de l’anglais, c’est que l’URSS était une puissance colonisatrice: elle a imposé le russe à ses républiques, dont l’Estonie, ses publications scientifiques étaient en russes, la culture diffusée était russophone, etc. C’était très bipolaire à l’époque…

    Quant à l’Estonie, c’est un petit pays de 1,4 M d’habitants, dont la majorité parle estonien, ce qui ne fait quand même pas beaucoup de personnes sur la planète qui parle cette langue! Mais elle semble moins menacée par le géant russe aujourd’hui, et peut-être plus par l’anglais.

    Mais il y a des exemples encore plus flagrants, comme les langues des nations autochtones au Québec: on parle ici de quelques milliers d’habitants par nation.

    Ça fait plaisir de te lire, c’est pas que je suis particulièrement fanatique des discussions virtuels, mais quand un blogue est intéressant et qu’il tient des propos intelligents… J’en lis pas trop, j’essaie d’aller jouer dehors aussi pour mon équilibre mental!

  5. Fabien said,

    « Prouvons-lui que l’Europe et le reste du monde sont forts ». A mon avis, l’Europe le prouve souvent, du moins ses plus hautes autorités. Toutes les lois et tous les comptes-rendus de séance du gouvernement de l’Union Européenne sont traduits intégralement, de façon simultanée durant les séances ou différée pour l’écrit, dans toutes les langues de l’UE. L’anglais n’y a donc pas le monopole, ce qui est une richesse et sans doute le meilleure moyen de rapprocher les régions du « pouvoir » central. La langue est indispensable à la démocratie, et ceci malgré les milliards qui sont investis dans les traductions.

    Les deux textes fondamentaux concernant la diversité des langues sont la Convention cadre pour la protection des minorités nationales et la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires adoptée en 1991, respectivement 1992. Le dernier scelle la volonté de respecter les langues régionales. Presque tous les états l’ont ratifié. Et comme la Suisse est membre du Conseil de l’Europe (mais malheureusement pas de l’Union), elle s’est de son côté engagée à sauvegarder le romanche et l’italien (mais pas l’anglais !) Le Parlement n’a pas vraiment suivi et les cantons commencent à vouloir imposer l’apprentissage de l’anglais avant une deuxième langue nationale. Les romands apprécieront parce qu’ils ne supportent pas l’allemand, mais leurs chances d’atteindre des postes au niveau national en seront réduites. Autant donc promouvoir des langues nationales et laisser l’anglais venir en troisième (surtout que les bases de l’anglais sont plus simples que celle du français ou de l’allemand.)

    Pour le délire des universitaires suisses, je partage ton avis. Ma mère vit depuis 30 ans en Suisse et pour elle, le français reste une langue étrangère. La finesse d’écriture d’une personne dans sa langue maternelle est rarement atteinte dans une autre langue. Il y a des exceptions bien sûr, mais très rares.

    Pour la langue scientifique, c’est vrai que les Anglais ont pris le dessus. Je rédige bien mon diplôme en anglais pour qu’il soit publiable sans être traduit, mais quelle frustration de ne pouvoir trouver la formule juste…

  6. Matthieu said,

    Salut Cla,

    Tu l’auras deviné, je suis beacoup plus assidu à la lecture de ton blog qu’à celle de mes sms. D’où la demande pathétique en excuses qui suit et que, j’ose l’espérer, tu accepteras de bon coeur: Demande en excuses!

    Je constate avec beaucoup de plaisirs que tu entretiens ton bon goût musical à coup de visites au siège de la Motown. Et que tu mentionnes des groupes épatants dans le sus-mentionné blog, comme Cat Power, Nuggets et surtout les Lundegaards. Me vient d’ailleurs une nouvelle à l’esprit: c’est Léo C. qui va prendre la place de Baptiste O., démissionnaire. Connais-tu la fantastique Dusty Springfield? Si non, je te conseille d’aller jeter une oreille à « Little by little », sur Youtube par exemple, il me semble bien qu’il pourrait s’agir de la plus grande chanson de tous les temps… après Play the Blues de Danko Jones, bien entendu. Si ça te plaît, il y a de multibles best-of à disposition, car madame était plutôt portée sur les singles. (« Live at the BBC » est excellent par exemple). Sinon le dernier Mando Diao est vraiment pathétique (Gustaf!), à voir sur leur Myspace.

    Sinon, je viens de me mettre au russe. Savais-tu d’ailleurs que la marque Caran d’Ache tire son nom du mot russe karandache, qui signifie crayon? Ha ha, non seulement je lis ton blog, mais en plus je le mets en pratique.

    Et comment vont ces études? As-tu déjà vu la « House of Love » dans laquelle habitaient les MC5 et quelques Stooges affamés?

    Des salutations de tout les fribourgeois! Et encore des excuses…

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